Télérama. Liberté menacée et liberté retrouvée au festival corse Arte Mare Frédéric Strauss

Publié le Publié dans Arte mare, Non classé

Arte Mare, qui vient de se tenir à Bastia, est le rendez-vous des cinéastes du Sud, qui disent leur inquiétude face à une réalité oppressante. C’est aussi la plateforme du cinéma corse, d’où nous arrive une comédie d’une insolente liberté.
Le septième art ou la mer ? A Bastia, le spectacle de l’horizon immensément bleu de la Méditerranée est une concurrence redoutable pour les salles de cinéma, même en plein mois d’octobre… Le festival Arte Mare a trouvé la parade. On y vient en tournant le dos au vieux port, mais une fois devant le grand écran du théâtre de la ville, on voyage à travers des films qui parlent de la Méditerranée.
Cette destination de rêve croise aujourd’hui les courants d’une actualité tourmentée. Si la famille reste le sujet favori des films du Sud, elle est devenue une institution contestée, comme l’a montré, exemplairement, le très beau Hedi, un vent de liberté du Tunisien Mohamed Ben Attia, salué par le grand prix d’Arte Mare. Employé par Peugeot, sur le point de se marier, le jeune Hedi, de Kairouan, quitte doucement sa route. Dans un hôtel, il rencontre une danseuse de spectacles pour touristes et s’éprend d’elle, sans rien en dire à sa mère et à son frère, qui dirigent toute la préparation de la noce. Une atmosphère de mélancolie, joie et tension mêlées raconte la solitude, le bonheur peut-être possible et le conflit inévitable, la rébellion nécessaire. Aussi délicat que courageux, le film décrit une Tunisie qui, tout à la fois, aime sa jeunesse et l’étouffe à force de ne l’aimer qu’en la soumettant à la tradition. La sortie est prévue le 28 décembre.

Du courage, le Turc Emin Alper en a eu aussi beaucoup en réalisant Abluka, au point que ni lui ni son acteur n’ont pu obtenir de visa pour venir présenter à Bastia ce film étonnant, également distingué par le jury de la compétition. A travers un récit d’anticipation, on y découvre une vision très actuelle de la ville d’Istanbul, doublement martyrisée, par les attentats et par un état répressif, inquisiteur, qui transforme les libertés en menace. Autour des relations ambiguës de deux frères, Elmin Alper déploie un climat de paranoïa oppressant et kafkaïen, son film prenant d’ailleurs peu à peu un tour plus littéraire et mental. De quoi refroidir quelques Bastiais, comme cette dame qui commentait sans ménagement à la sortie de la projection : « C’était d’un ennui ! »

Il est vrai qu’avec sa programmation exigeante, Arte Mare ne choisit pas la facilité. « On va un peu à contre-courant des goûts du public, il faut bien le dire, sourit la présidente du festival, Michèle Corrotti. En Corse, on peut passer des films italiens sans sous-titres, ça ne pose aucun problème de compréhension. Mais pour un film turc, tunisien ou israélien, il faut des sous-titres et les gens n’aiment pas ça ! Alors, on rame, on rame, mais à la fin, on a un public ! »
Réappropriation de la culture corse
Dans une ambiance chaleureuse, on rencontre à Bastia la fine fleur des talents corses du cinéma français : comédiens, réalisateurs, scénaristes, ils se sont exilés dans la capitale, mais sont au rendez-vous d’Arte Mare pour défendre leur art et leurs racines. Une sorte de retour aux origines mêmes du festival, au début des années 80 : « C’était la pleine période du riacquistu, c’est-à-dire la réappropriation de la culture corse par le chant, les fêtes, les rencontres, explique Michèle Corrotti. Le festival a connu par la suite différentes périodes, parfois compliquées, mais l’affirmation de l’identité corse est toujours restée forte et je connais peu d’artistes qui ne s’en fassent pas l’écho. » Beaucoup disent leur envie de corriger l’image de l’île véhiculée notamment par les chaînes d’info en continu, qui n’y viennent chercher qu’affaires criminelles et colère d’une population semblant perpétuellement au bord de l’insurrection.
Afrika Corse de Gérard Guerrieri.
Dans ses films, le Bastiais Gérard Guerrieri, qui n’est pas parti sur le continent, refuse ainsi de montrer palais de justice ou commissariat, devenus clichés corses sans imagination. Il y a tellement mieux à faire ! Il le démontre dans Afrika Corse, une comédie d’une liberté ébouriffante où, à la mort de leur mère, dans les années 70, trois frères se retrouvent héritiers du trésor de l’Afrika Korps du maréchal Rommel, enfin retrouvé et destiné à celui d’entre eux qui pourra justifier de ses bons gènes aryens. Et les trois Corses de se faire, illico, nazis d’opérette ! Ce vent de délire poussait logiquement à rencontrer Gérard Guerrieri, juste lauréat du grand prix de la compétition corse.

 

Avec ses yeux rieurs et son énergie joviale, qui font de lui un excellent acteur pour interpréter l’un des trois frères, Guerrieri n’en est pas moins un guerrier. Il a tourné Afrika Corse, déjà son troisième long métrage, avec 40 000 euros, un tour de force car, techniquement, le film n’a rien d’amateur. Corsant la difficulté, ce casse-cou choisit donc, pour percer dans le cinéma, un genre artistiquement dévalorisé, la comédie, qu’il décline en version sophistiquée ou facile, trash ou grand public au gré des aventures de sa fratrie seventies. Le risque semble l’amuser : « Je marche sur une corde raide, j’en suis conscient ! Mais je veux apporter quelque chose de différent. On nous annonce régulièrement la sortie d’une comédie décalée et, quand on va y voir de près, on se rend compte qu’on a déjà vu ça. C’est décevant ! J’ai voulu faire une comédie qui soit décalée pour de bon. » La mission est accomplie et l’insulaire Gérard Guerrieri, excentré excentrique, pourrait, cette fois, commencer à se faire une vraie réputation. Afrika Corse est le premier de ses films qui va sortir dans les salles de cinéma, celles de Corse dans un premier temps, le 16 novembre prochain. Avec lui, la Méditerranée est riche d’un nouveau trésor.

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